Jésus Et La Femme Cananéenne [PDF]

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Zitiervorschau

Qui sont les “petits chiens” ?

Jésus et la femme cananéenne

— Qui sont les “petits chiens” ?

Par Alexandre Salomon Septembre 2018 [email protected]

ALEXANDRE SALOMON

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Qui sont les “petits chiens” ?

Sommaire

Problématique ............................................................................... 5 Le terme “chien” dans la Bible et la tradition juive .............. 11 Le terme “chiens” sur les lèvres de Jésus............................... 17 Jésus loue la foi d’une femme ................................................... 27 Conclusion .................................................................................... 35 Bibliographie ............................................................................... 36

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1. Problématique DEUX évangiles canoniques[1] relatent le séjour de Jésus de Nazareth sur d’un territoire païen, Tyr et Sidon, où il sera sollicité par une femme. Celle-ci, qualifiée par Matthieu de Χαναναία[2] (Kananaïa : “Cananéenne”) et par Marc de Ἑλληνίς Συροφοινίκισσα τῷ γένει (Hellênis Syrophoinikissa tô genei : “Grecque, Syro-phénicienne de race”)[3], implorera Jésus pour la guérison de sa fillette fortement démonisée et lui, [1]

[2]

Matthieu 15 : 21-28 ; Marc 7 : 24-30. L’adjectif χαναναία (kananaïa) est un hapax legomenon, c’est-à-dire un

mot

n’apparaissant

néotestamentaire.

qu’une

Matthieu

seule l’emploie

fois

dans

tout

peut-être

pour

le

corpus

une

raison

théologique. En effet, les Cananéens figuraient parmi les anciens occupants de la Phénicie (actuelle Palestine) que les Israélites ont dû expulser pour occuper le territoire, la Terre Promise aux patriarches et avec lesquels ils ne devaient conclure aucune alliance (cf. Genèse 15 : 1721 ; Exode 3 : 7-8, 16-17 ; 34 : 11-16 etc.) En présentant cette femme comme “cananéenne”, Matthieu pointait donc probablement du doigt son milieu culturel hostile aux Israélites. De fait, selon l’historien juif Flavius Josèphe qui vécut au premier siècle, “…il est notoire, en effet, que les Égyptiens sans exception, et parmi les Phéniciens ceux de Tyr, avaient à notre égard les plus mauvaises dispositions.” (Contre Apion, XIII, 70). [3]

William L. Lane fait remarquer que la femme “est appelée une Syro-

phénicienne parce que la Phénicie appartenait administrativement à la province de Syrie et était distinguée de la Libo-phénicie dont le centre se situait à Carthage, au Nord de l’Afrique.” (Lane, The Gospel of Mark, Grand Rapids, Michigan, UK: 1974, p. 260.) Spol renchérit pour dire que la Syro-Phénicie se rapportait, “dans la période romaine, à la Phénicie réunie à la Syrie, pour la distinguer de la Syrie propre.” (E. Spol, Dictionnaire de la Bible, Paris : 1876, p. 214.)

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feignant de ne pas avoir entendu la requête, ne lui répondit pas un seul mot. Cet épisode dont la lecture à la surface choque le profane et dont on n’a pas de trace chez Marc, incite Alphonse Maillot à faire l’observation suivante[4] : […] On a l’impression que pendant un moment, Jésus pratique un contre-Evangile. En effet à une femme qui lui crie sa douleur de mère, Jésus ne répond que par… son silence. Jésus ne dit rien, ne semble vouloir rien dire, ou n’avoir rien à dire, à une mère qui lui fait part de son malheur. Lui qui s’est posé comme le consolateur des affligés, l’apaisement de ceux qui pleurent, le secours des tourmentés, il ne dit rien. Pas même le plus petit de sympathie, d’encouragement ; pas le moindre signe d’amitié. Rien ! Rien ! Sinon le silence : la pire des choses. Le refus du dialogue ; l’absence de la présence ou la présence de l’absence. L’attitude de Jésus est pour le moins déroutante. Disons même scandaleuse.

Face à cette attitude supposée “scandaleuse”, il aura fallu l’intervention de ses disciples pour que le rabbin Jésus rompe le silence. Ceux-ci, agacés par les vociférations incessantes de la femme, s’approchent de leur Maître (cf. 15 : 23), le suppliant (ἐρωτάω, erôtaô) de la congédier.[5] Pour évoquer cette congédie, le grec emploie le verbe ἀπολύω, [4]

[5]

Alphonse Maillot, Les miracles de Jésus, Paris : 1993, p. 85. Le verbe ἀπολύω (congédier/renvoyer) est formé à partir de la

préposition ἀπό (apó : “à partir de, loin de”) et du verbe λύω (lýō : “laisser aller, délier, détacher, rendre libre”). Matthieu l’emploie dans le même contexte (cf. 15 : 32, 39) à propos du renvoi (ἀπολῦσαι, apólysai/ ἀπολύσας, apólysas) d’une foule attroupée autour de Jésus. — Voir aussi Matt. 1 : 19 ; 5 : 31, 32 ; 14 : 15, 22, 23 ; 18 : 27 ; 19 : 3, 7-9 ; 27 : 15, 17, 21, 26.

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apolyô ; doit-il être compris comme en Marc 6 : 35-36 où les mêmes disciples demandent à Jésus de chasser une grande foule à jeun (ἀπόλυσον αὐτούς, apolyson autous), ou doit-on l’interpréter comme une imploration des disciples pour qu’il exauce la femme, tel que traduit dans la Bible de Jérusalem: “fais-lui grâce” ? Le verset suivant (cf. 15 : 24) permet de trancher. Il débute

ainsi :

ἀποκριθεὶς

εἶπεν

(apokritheis

eipen :

“en

répondant, il dit”). On le devine déjà, Jésus s’apprête ici à répondre aux disciples : ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν · Οὐκ ἀπεστάλην εἰ µὴ εἰς τὰ πρόβατα τὰ ἀπολωλότα οἴκου Ἰσραήλ Jésus répondit : “Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.” — Matt. 15 : 24, TOB.

Ce propos qui vient renforcer l’attitude “scandaleuse” du rabbin Jésus a fait couler beaucoup d’encre et déchainé bien de discussions. Il fera l’objet d’un dossier spécial avec l’étendue qu’il mérite. Il faut toutefois préciser que la restriction ici employée par Jésus[6] (οὐκ…εἰ µὴ) n’est pas exclusive, mais inclusive car elle met un accent sur la primauté temporelle du peuple élu (Israël), dépositaire de l’Alliance, dans le dessein du salut divin. Comme le soulignait le théologien Jean-Marc Ela : “On n’exclut pas les païens du salut, mais leur participation aux privilèges [6]

On notera l’usage de la même syntaxe grammaticale en Matthieu 13 :

57 où Jésus dit encore : “Un prophète n’est déshonoré que dans sa patrie et dans sa maison” (Ο Οὐκ ἔστιν προφήτης ἄτιµος εἰ µὴ ἐν τῇ πατρίδι καὶ ἐν τῇ οἰκίᾳ αὐτοῦ). Cette restriction (οὐκ…εἰ µὴ) n’exclut pas qu’un prophète puisse être honoré dans sa patrie et dans sa maison, ou qu’il puisse être déshonoré en dehors des siens. L’accent est mis sur le lieu

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d’Israël s’inscrit dans l’horizon eschatologique.”[7] Ou encore Alphonse Maillot[8] : Ce n’est pas que Jésus refuse qu’un jour l’Evangile parvienne même aux Cananéens ; simplement ce n’est pas encore l’heure.

Vu l’urgence de la situation, la femme ne pouvait attendre cette heure eschatologique. Elle se précipite donc aux pieds de Jésus et, toute prosternée, elle insiste dans sa requête auprès de Celui qu’elle a reconnu comme “Fils de David” (cf. 15 : 22). On peut de facto s’étonner de l’usage de cette expression messianique sur les lèvres de cette nonjuive. André Rebré écrit[9] : L’expression “fils de David” était une désignation populaire du Messie chez les Juifs. On la rencontre sur les lèvres de deux aveugles, sur celle des foules ou des enfants (Matthieu 9, 27 ; 12 : 23 ; 20 : 30 ; 21 : 9.15). Elle surprend sur les lèvres de cette étrangère.

Mais on est loin de notre dernière surprise. En effet, face à l’insistance de la demanderesse, Jésus prononce une parole aux allures racistes : Οὐκ ἔστιν καλὸν λαβεῖν τὸν ἄρτον τῶν τέκνων καὶ βαλεῖν τοῖ τοῖς κυναρίοις

[7]

Jean-Marc Ela, Repenser la théologie africaine, le Dieu qui libère

(Éditions Karthala, Paris : 2003), pp. 155-156. [8]

Alphonse Maillot, Les miracles de Jésus (Paris : 1993), pp. 86, 88.

[9]

André Rebré, Jésus était-il raciste ? (Les Éditions de l’Atelier, Paris :

1993), p. 23.

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Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. — Matt. 15 : 26, TOB.

Marc met l’emphase sur la primauté temporelle (πρῶτον, prôton) des enfants qui doivent être nourris avant les petits chiens : Ἄφες πρῶτον χορτασθῆναι τὰ τέκνα οὐ γάρ ἐστιν καλόν λαβεῖν τὸν ἄρτον τῶν τέκνων καὶ τοῖ τοῖς κυναρίοις βαλεῖν Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. — Marc 7 : 27, TOB.

Pour certains interprètes, Jésus aurait manifesté ici “son mépris envers les gentils [non-juifs]”[10] et aurait osé par un tel langage refuser d’accorder à cette femme “la dignité d’un être humain.”[11] La raison étant que “ce terme [‘chien’] est probablement une insulte ou une injure, surtout lorsqu’il est prononcé par un Juif à propos d’un païen.”[12] Le professeur Gerald F. Hawthorne de renchérir[13] : Les Juifs avaient pour habitude de se référer aux païens avec mépris comme des chiens, des animaux impurs…

[10]

Gonzalo Puente, Messianisme et idéologie (Paris : 1983), p. 86.

[11]

Jean-Claude Petit et Jean-Claude Breton (dir.), Seuls ou avec les

autres? Le salut chrétien à l’épreuve de la solidarité (Montréal, Éditions Fides : 1992), p. 129. [12]

Ben Witherington III, The Gospel of Mark: A Socio-Rhetorical

Commentary (Grand Rapids, Michigan, UK: 2001), p. 232. [13]

Gerald F. Hawthorne, Philippians (Word Biblical Commentary, vol. 43.

Waco, Texas: Word Books Publisher, 1983), p. 125.

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Une telle habitude était-elle véritablement restreinte qu’aux païens ? Le Messie aurait-il donc épousé l’étroitesse nationaliste de ses compatriotes juifs et partagé l’attitude méprisante à l’égard des païens ? Que désigne réellement l’expression “petits chiens” ? Ce sont là quelques-unes des questions sur lesquelles nous allons exercer notre plume et essayer d’apporter une réponse à la fois exégétique, historique et théologique. Il paraît important de s’intéresser à certains aspects que recèle ce récit et à sa contextualisation dans l’échange avec cette femme au sujet de laquelle le narrateur n’a pas manqué à fournir quelques informations. Pour mener à bien notre enquête, nous allons commencer par éplucher des données traitant de la notion du “chien” dans le contexte biblique et dans la culture juive en général ; puis évaluer toutes ces données à la lumière des paroles de Jésus.

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2. Le terme “chien” dans la Bible et la tradition juive Dans ses textes sources, la Bible[14] emploie soit l’hébreu ‫[כֶּ לֶ ב‬15] (kelev), soit son équivalent grec ancien κύων[16] (kuôn) pour désigner le chien.[17] Un examen de ces occurrences montre que le chien (associé au porc, ḥazir/χοῖρος, interdit dans

la

consommation

aux

Israélites[18])

rimait

métaphoriquement avec l’idée de violence et/ou d’impureté rituelle. En Exode 22 : 30, par exemple, Dieu interdit aux Israélites de manger la viande “d’un animal que les bêtes sauvages ont déchiré. Vous la jetterez aux chiens” (Parole de vie) ; et en Deutéronome 23 : 18, il proscrit aux Israélites d’apporter au temple, “le cadeau d’une prostituée ni le salaire d’un chien” (Bible Colombe), parce qu’étant choses [14]

La Bible hébraïque (Ancien Testament) et le Nouveau Testament.

[15]

Exode 11 : 7 ; 22 : 31 ; Deutéronome 23 : 18 ; Juges 7 : 5 ; 1 Samuel 17 :

43 ; 1 Samuel 24 : 14 ; 2 Samuel 3 : 8 ; 9 : 8 ; 16 : 9 ; 1 Rois 14 : 11 ; 16 : 4 ; 21 : 19, 23, 24 ; 22 : 38 ; 2 Rois 8 : 13 ; 9 : 10, 36 ; Job 30 : 1 ; Psaume 22 : 16, 20 ; 59 : 6, 14 ; 68 : 23 ; Proverbes 26 : 11, 17 ; Ecclésiaste 9 : 4 ; Isaïe 56 : 10, 11 ; 66 : 3 ; Jérémie 15 : 3. [16]

Matthieu 7 : 6 ; Luc 16 : 21 ; Philippiens 3 : 2 ; 2 Pierre 2 : 22 ;

Apocalypse 22 : 15. [17]

Selon le Dr. Ursula Schattner-Rieser, le mot “chien” apparaît 15 fois

au singulier et 16 fois au pluriel dans la Bible juive. — “Le « Chien » dans la tradition juive des littéraires bibliques et para- et postbiblique (Ahiqar, écrits de Qumrân, pseudépigraphes et littérature rabbinique)”, Res Antiquae 6 (2009), p. 294. [18]

Lévitique 11 : 7 ; Deutéronome 14 : 8 ; cf. Proverbes 11 : 22 ; Isaïe 65 :

4 ; 66 : 3, 17 ; Luc 15 : 16 ; 2 Pierre 2 : 22.

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abominables à ses yeux. Les rabbins Solomon Schechter et Kaufmann Kohler écrivent[19] : Le chien mentionné dans la Bible est l’espèce semisauvage que l’on voit dans tout l’Orient, méprisé pour ses habitudes féroces et peu sympathiques, et non encore reconnu pour ses qualités plus nobles en tant que compagnon fidèle de l’homme. Il est principalement utilisé par les bergers ou les agriculteurs pour surveiller leurs moutons ou leurs maisons et tentes, et pour les avertir par ses aboiements bruyants de tout danger possible (…). Il vit dans les rues, tel un charognard, se nourrissant de chair animale impropre à l’homme et dévorant souvent même les corps humains (…). Le chien connu des Hébreux à l’époque biblique était le chien dit paria, le chien de berger (Job 30. 7) étant l’espèce la plus féroce.

M. Eugene Boring, professeur de Nouveau Testament commente[20]: Dans la Bible et dans la tradition juive ancienne, les chiens n’étaient pas des animaux de compagnie, des initiés bien-aimés du ménage et des participants à la vie familiale, mais des étrangers — des charognards, dédaignés comme des animaux qui mangent des aliments malpropres. Les Juifs pourraient jeter les restes de nourriture pour être consommés par les chiens sauvages, mais jamais ils n’auraient de chiens “sous la table” pendant le repas. [19]

Solomon Schechter et Kaufmann Kohler, The Jewish Encyclopedia,

vol. IV, New York: Funk & Wagnalls Co., 1903, pp. 630-631. [20]

M. Eugene Boring, Marc: A Commentary, Westminster J. Knox Press,

1988, p. 212. Voir aussi Kenneth E. Bailey, Jesus Through Middle Eastern Eyes, “Cultural Studies in the Gospels”, InterVarsity Press: 2008, p. 386.

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Selon le Dictionnaire encyclopédique de la Bible d’Alexandre Westphal[21] : Le chien (canis familiaris) abonde en Orient, en particulier en Palestine. Mais ce n’est pas notre chien domestique, le compagnon et l’ami de l’homme, le familier et souvent le favori de la maison : c’est une sorte de chien errant, famélique, à demi-sauvage. (…) Rien ne les rebute. Les cadavres en putréfaction, animaux et humains, sont pour eux un régal de choix. Ils se chargent ainsi du service de la voirie et s’en acquittent supérieurement. (…) Ces détails expliquent pourquoi le chien est en Orient l’objet du plus profond mépris : “Chien, fils de chien, chien mort” sont de graves insultes.

Sur base de ces données, on comprend aisément que, quand la Bible fait mention du chien, cela se réfère généralement au chien errant connu alors pour sa férocité. D’après la spécialiste Ursula Schattner-Rieser, chargée de cours d’araméen et de grammaire comparée des langues sémitiques à l’Institut Catholique de Paris, “sur le plan quantitatif, la Bible hébraïque n’accorde pas une grande importance au chien, peu de références.” Elle poursuit[22] : (…) On se rend compte que non seulement la littérature biblique ancienne ne prête guère attention aux chiens, mais aussi que la tradition juive de l’époque [21]

Alexandre Westphal, Dictionnaire encyclopédique de la Bible :

https://www.levangile.com/Dictionnaire-Biblique/Definition-Westphal1140-Chien.htm [22]

Schattner-Rieser, “Le « Chien » dans la tradition juive”, op. cit., pp.

294-295, 304.

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a une attitude plutôt négative envers cet animal. Cette aversion pour le chien ne relève pas seulement du domaine pratique, elle a des fondements théoriques (…). Le chien n’est nullement décrit comme un animal de compagnie, c’est un prédateur féroce qui rôde autour dans les villes, il aboie et il hurle (Ps 59, 15), il dévore les carcasses et est un mangeur de cadavres (Ex 22 : 31). Il est attiré par le sang qu’il lèche (1 R 14, 11 ; 16,4 ; 21, 19.24 ; 22,38 ; Is 56,10-11) et il est toujours prêt à s’attaquer à l’innocent qu’il cerne (Ps 22, 17.21). (…) Omnivore et charognard comme le porc, le chien est considéré comme un animal impur sans l’être d’après la loi mosaïque (Lév 11 et Dt 14,3-10), et le simple prix que l’on obtient pour la vente d’un chien est un objet de répulsion, une abomination pour le Seigneur (…). La vision du chien que nous apporte la Bible hébraïque est donc généralement négative. (…) Les chiens étaient généralement considérés par les Israélites comme des animaux impurs, pire on pensait que c’est un animal qui rend impur le sacré.

Du côté de la tradition juive, on constate justement, comme l’a relevé le Dr. Schattner-Rieser, une attitude généralement négative concernant le chien. Quoique “la Torah elle-même [n’interdise] pas d’élever des animaux domestiques

à

la

maison,”[23]

certaines

formulations

talmudiques comme le Midrash Bava Kamma 7:7[24] qui interdisent d’élever des chiens à condition de les enchaîner.

[23]

Professeur Fred Rosner, “Good Dogs and Bad Dogs in Jewish Law”,

B’or ha’Torah, 5775 (2014-2015), p. 165. [24]

Rosner, ibid., p. 165. Voir aussi Bava Kamma 83a.

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D’après le grand réformateur juif du XIIe siècle, Maïmonide, surnommé le “second Moïse”[25] : ‫לְ פִ יכָ ְך ָא ְסרוּ ֲחכָ ִמים לְ גַ ֵדּל ְבּ ֵה ָמה ַדּ ָקּה וְ ַחיָּ ה ַדּ ָקּה ְבּ ֶא ֶרץ יִ ְשׂ ָר ֵאל ִבּ ְמקוֹם‬ ‫סוּריָא‬ ְ ‫ ְוּמגַ ְדּלִ ין ְבּ‬.‫ַה ָשּׂדוֹת וְ ַהכְּ ָר ִמים ֶאלָּ א ַבּיְ ﬠָ ִרים ַוּב ִמּ ְד ָבּרוֹת ֶשׁ ְבּ ֶא ֶרץ יִ ְשׂ ָר ֵאל‬ ‫ְבּכָ ל ָמקוֹם‬ (…) ‫ וְ לֹא ֶאת ַהכֶּ לֶ ב ֶאלָּ א ִאם כֵּ ן ָהיָה‬.‫וְ כֵ ן ָא ְסרוּ ֲחכָ ִמים לְ גַ ֵדּל ֲחזִ ִירים ְבּכָ ל ָמקוֹם‬ ‫קוֹשׁרוֹ‬ ְ ‫ ַבּיּוֹם‬.‫ ֲא ָבל ְמגַ ֵדּל הוּא כְּ לָ ִבים ָבּﬠִ יר ַה ְסּמוּכָ ה לַ ְסּ ָפר‬.‫ָקשׁוּר ְבּ ַשׁלְ ֶשׁלֶ ת‬ ‫ וְ ָא ְמרוּ ֲחכָ ִמים ָארוּר ְמגַ ֵדּל כְּ לָ ִבים וַ ֲחזִ ִירים ִמ ְפּנֵ י ֶשׁ ֶהזֵּ ָקן ְמ ֻר ֶבּה‬.‫ַוּבלַּ יְ לָ ה ַמ ִתּירוֹ‬ ‫ָוּמצוּי‬ Pour cette raison, les sages ont interdit d’élever de petits bovins ou de petits animaux sauvages au pays d’Israël dans les zones contenant des champs et des vignobles, bien qu’ils l’aient permis dans les zones boisées et désertiques du pays d’Israël. En Syrie, cependant,

ces

animaux

peuvent

être

élevés

à

n’importe quel endroit. (…) Les Sages interdisent l’élevage de porcs en tout lieu ou des chiens à moins qu’ils ne soient enchaînés. Mais [il est permis] d’élever des chiens dans une ville frontalière. Un chien doit être enchaîné pendant la journée et relâché [seulement] quand il fait nuit. Et les Sages ont dit : “Maudit est celui qui élève des chiens ou des porcs parce qu’ils causent souvent beaucoup de dégâts.”

À la lumière de ces explications, il convient à présent de vérifier si en s’adressant à la femme cananéenne, Jésus se [25]

Maïmonide, Mishneh Torah, Laws of Damage to Property 5:9:

https://www.sefaria.org/Mishneh_Torah%2C_Damages_to_Property.5?la ng=bi

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faisait l’écho de la perception dégradée qu’avaient ses compatriotes à l’égard des païens.[26]

[26]

Dans le Nouveau Testament, on note un glissement sémantique ; le

chien est métaphoriquement appliqué à toutes les personnes qui pratiquement le mal, furent-elles juives ou non (cf. 2 Pierre 2:20-22 ; Philippiens 3 : 2 ; Apocalypse 22 : 15).

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3. Le terme “chiens” sur les lèvres de Jésus On retrouve le mot κύων (kuôn) désignant le chien sauvage une seule fois (au pluriel) sur les lèvres de Jésus en Matthieu 7 : 6 : Μὴ δῶτε τὸ ἅγιον τοῖ τοῖς κυσὶ κυσὶν µηδὲ βάλητε τοὺς µαργαρίτας ὑµῶν ἔµπροσθεν τῶν χοί χοίρων, ρων µήποτε καταπατήσουσιν αὐτοὺς ἐν τοῖς ποσὶν αὐτῶν καὶ στραφέντες ῥήξωσιν ὑµᾶς Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu’ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent. — TOB.

Ce propos qui évoque un éventuel “déchirement” et un “piétinement” traduit en filigrane le caractère violent du chien (ainsi que du porc), d’où l’interdiction de leur jeter ce qui est sacré. Bien évidemment, en partant du postulat que “les Juifs avaient pour habitude de se référer aux païens avec mépris comme des chiens” (Hawthorne, cf. supra), l’on serait tenté d’en déduire que les chiens et les porcs désigneraient allégoriquement les païens, et que Jésus serait en train d’interdire ici à ses disciples de leur transmettre ses enseignements sur le Royaume de Dieu (qui est comparé à une perle en Matthieu 13 : 45-46). Dans son Commentaire musulman de la Bible (angl.), le Dr. Syed Barakat Ahmad interprétait ainsi le propos susmentionné de Jésus[27] : Dans le Nouveau Testament (Marc 7 : 27, Matt 15 : 26) et dans la littérature rabbinique, les chiens symbolisent [27]

Dr. Syed Barakat Ahmad, Muslim’s Commentary of the Bible, éd. 2013,

p. 249.

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les païens (Midrash du Psaume 4 : 11). (…) Jésus averti ses disciples de ne pas enseigner et inviter les païens dans le Royaume, de peur qu’ils ne foulent aux pieds le message et ne les attaquent.

Cette interprétation fait-elle justice à l’esprit du texte ? Tout d’abord, il est intéressant de constater avec le professeur Craig A. Evans que[28] : La désignation négative de “chiens” s’applique aussi bien aux Juifs qu’aux païens. Dans l’Ancien Testament, le chien était une insulte (par exemple, en 1 Sam 17:43 ; 24:14 ; 2 Sam 9:8 ; 16:9 ; Ps 22:20 ; Prov 26:11 ; Is 56:1011; beaucoup de ces exemples sont donnés par des Juifs en référence à d’autres Juifs). La situation est similaire dans le Nouveau Testament, où les chiens peuvent se référer aux Judaïsants (comme dans Phil 3:2), aux méchants (comme dans Ap 22:15), ou aux apostats

(comme

dans

2

Pierre

2:21-22

[...]).

L’avertissement de Jésus de “ne pas donner ce qui est sacré aux chiens” semble donc avoir une connotation générale.

On notera en outre qu’en faisant le tri entre ceux qui désiraient combattre aux côtés de Gédéon contre les ennemis d’Israël, Dieu porta son choix sur ceux qui avaient lapé l’eau “avec la langue comme lape le chien” au détriment de ceux qui s’étaient mis à genoux pour boire (cf. Juges 7 : 5, Bible Colombe). Ceci démontre que même les Israélites — pas exclusivement les païens — pouvaient être assimilés à une attitude du chien, fût-ce dans un sens positif ou péjoratif. Pareillement, en Ecclésiaste 9 : 4-5, Salomon compare les

[28]

Craig A. Evans, Matthew (Cambridge University Press: 2012), p. 166.

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êtres vivants ayant de l’espérance à “un chien vivant” qui vaut plus qu’un lion mort. Le Dr. Syed cite également les textes de Marc 7 : 27 et Matthieu 15 : 26 comme apostrophant les païens ; or, la corrélation qu’il établit entre ces passages et Matthieu 7 : 6 n’est pas possible dans la mesure où le vocabulaire est différent : l’expression “petits chiens” qui apparait dans ces passages traduit un autre mot grec, à savoir κυνάρια (kunaria), pluriel neutre de κυνάριον (kunarion) qui est un diminutif de κύων[29] et signifiant littéralement “chiots”. Ce diminutif κυνάρια n’apparaît nulle part ailleurs dans toute la littérature biblique sauf dans le récit que nous abordons.[30] En général, un diminutif est employé pour ajouter une nuance d’affection, de caresse et de familiarité au mot considéré. Edmund Burke, philosophe irlandais du XIIIe siècle, soulignait dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau que les “diminutifs sont presque toujours des termes d’affection et de tendresse.” Et d’ajouter[31] : Les Grecs ajoutaient communément ces diminutifs aux noms des personnes avec qui ils vivaient amicalement et familièrement. (…) Dans la création animale, hors de

[29]

Anatole Bailly, Dictionnaire grec-français, p. 1151. Un autre diminutif

de κύων (kuôn) est κυνιδιον (kunidion). [30]

Matthieu 15 : 26, 27 ; Marc 7 : 27, 28. Il est absent des Septante, LXX

(Traduction grecque de l’Ancien Testament). [31]

Edmund Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du

sublime et du beau, traduction de E. Lagentie, Paris : 1803, section XIII, p. 202.

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notre propre espèce, c’est pour le petit que notre choix se détermine.

Ainsi, comme le signale le Dr. Rebekah Yi Liu[32] : Les petits chiens auxquels Jésus fait référence ne sont pas des animaux semi-sauvages, sans abri, mais des animaux domestiques. L’affection et l’attachement des anciens

syrophoéniciens

pour

leurs

animaux

domestiques tels que les petits chiens ont été révélés à la surprise des archéologues modernes lors des fouilles d’un grand cimetière canin sur le site de l’ancienne Ashkelon,

une

ancienne

ville

syrophoénicienne.

Environ 60 à 70 pour cent des 700 chiens enterrés là étaient de petits chiens, dont il a été prouvé qu’ils sont tous morts de mort naturelle. Les archéologues ont désigné ces animaux de compagnie comme “les meilleurs amis des Phéniciens.” Un archéologue commente l’enterrement de ces chiens comme suit : “L’enterrement approprié de ce qui, dans certains cas, était probablement des fœtus de chiens reflète une relation intense entre les chiens et les humains.” Ainsi, en se référant à ces petits chiens, Jésus présentait une scène domestique répandue à laquelle la femme était familière.

L’éminent bibliste M.-J. Lagrange partageait le même point de vue dans son commentaire sur l’évangile de Marc[33] :

[32]

Rebekah Yi Liu, “A dog under the table at the Messianic Banquet: A

Study of Mark 7:24-30”, Andrews University Seminary Studies, vol. 48, No 2; Michigan: 2010, p. 254. [33]

M.-J. Lagrange, Évangile selon saint Marc, Paris : 1911, pp. 184-185.

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Qui sont les “petits chiens” ?

Les κυνάρια sont des chiens domestiques. (…) Le terme de petit chien, ou chien domestique, n’était pas entièrement méprisant et permettait d’insister : le chien est encore de la maison. La parole de Jésus est un refus, mais elle n’est pas directement outrageante, quoique la comparaison soit très familière.

On a un détail fort intéressant dans ces deux citations : l’affection portée par les Phéniciens à leurs animaux domestiques. Le contexte du passage nous permet de creuser ce détail. En effet, bondissant sur le propos de Jésus, la femme s’exclama : Ναί κύριε καὶ γὰρ τὰ κυνάρια ἐσθίει ἀπὸ τῶν ψιχίων τῶν πιπτόντων ἀπὸ τῆς τραπέζης τῶν κυρίων αὐτῶν Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.— Matt.15: 27, Bible Colombe.

Remarquons qu’elle introduit ici un élément nouveau et complémentaire dans la métaphore, absent du discours de Jésus : alors qu’il évoque, lui, la non-bienséance de donner le pain qui appartient aux enfants (τὸν ἄρτον τῶν τέκνων, tôn arton tôn teknôn) aux chiots, ou comme formulé chez Marc, la nécessité pour les enfants d’être rassasiés en priorité (πρῶτον, prôton), la Cananéenne, quant à elle, met plutôt l’accent sur la simultanéité entre le moment où les chiots mangent des miettes (ψιχίων, psichiôn) et celui où leurs maîtres mangent à table, sans avoir à attendre la fin du repas pour être servis.[34]

[34]

Signalons que la phraséologie n’est pas sans rappeler la parabole de

Jésus à propos du pauvre Lazare qui devait se rassasier de ce qui tombait de la table du riche (cf. Luc 16 : 21)

ALEXANDRE SALOMON

21

Qui sont les “petits chiens” ?

Ceci dévoile, à l’évidence, que la femme était familière aux chiots dans son vécu quotidien; d’ailleurs, on le sait, Jésus avait le goût des paraboles et des métaphores, n’hésitant pas à se servir d’exemples qui s’imbriquaient dans la

vie

quotidienne

de

ses

auditeurs

afin

de

leur

communiquer un message.[35] Rien n’indique donc qu’en la circonstance, il aurait dérogé à la règle : la découverte archéologique du grand cimetière de chiens à Ashkelon, une ancienne cité phénicienne, vient renforcer cette conclusion. Le professeur Lawrence E. Stager qui a dirigé les travaux de recherche va jusqu’à suggérer que les chiens étaient vénérés par les Phéniciens.[36] Daniel Carl Olson observe donc[37] : L’évidence suggère que les Phéniciens vénéraient les chiens comme faisant partie d’un culte de guérison, et ce qui restait de la culture philistine a été submergé dans la culture phénicienne dans la période exilique et post-exique.

Le parcours figuratif d’une scène domestique qui se dégage des paroles de Jésus et de la syrophénicienne[38] est [35]

René Luneau, Paraboles nouvelles (Éditions Karthala : 2007), p. 10 ;

Francis Llorens, La parabole des dix vierges (Éditions l’Oasis : 2011, p. 15. [36]

Philip J. King & Lawrence E. Stager, Life in Biblical Israel

(Westminster John Knox Press: 2001), p. 119. [37]

Daniel C. Olson, A New Reading of the Animal Apocalypse of 1 Enoch.

All nations shall be blessed. With a New Translation and Commentary, (Brill: 2013), p. 206, note 42. Voir aussi Anne Marie Smith, “The Ashkelon Dog Cemetery Conundrum”, Journal for Semitics, vol. 24, N°1; 2015, pp. 93-108. [38]

“Au niveau des paroles de Jésus et de la Syrophénicienne (vv. 27-28)

joue un autre parcours figuratif, celui de la vie domestique, incluant pain, ALEXANDRE SALOMON

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Qui sont les “petits chiens” ?

un indice majeur indiquant que le Messie n’employa pas “petits chiens” ou “chiots” par mépris. Le bibliste P. Lagrange écrit[39] : Ce n’est pas tout à fait une allégorie, car on ne peut dire que les fils représentent directement les Israélites, et les chiens les Gentils, d’autant que κυνάρια marque une nuance et ne présente pas les chiens sous l’aspect d’êtres méprisés. Jésus fait allusion à une scène domestique courante. (…) Il est vrai que les Israélites étaient les enfants de Dieu (…) et que les Gentils ont été nommés les chiens dans le midrach des Psaumes (…), cependant dans les textes plus anciens (b. ‘Aboda zara, 54b) ce sont les dieux des païens qui sont comparés aux chiens. Les métaphores n’étaient donc pas toutes faites ; c’est l’emploi d’une semblable parabole

dans

de

telles

circonstances

qui

la

transformait en allégorie.

Richard C. Henry Lenski, spécialiste biblique, écrit également[40]: Jésus n’a pas [simplement] dit “chiens” comme le traduisent [la plupart de] nos versions mais plutôt “petits chiens”, le diminutif κυνάρια désignant les animaux domestiques gardés dans la maison. La différence est vitale. En Orient, les chiens n’avaient pas de propriétaires et couraient à l’état sauvage, servant

enfants, table, petits chiens.” — Camille Focant, Marc : un Évangile étonnant (Paris : 2006), p. 260. [39]

Lagrange, Évangile selon saint Marc, pp. 184-185.

[40]

R.C.H. Lenski, The Interpretation of Mark’s Gospel (Minneapolis, MN:

Augsburg, éd. 2008), p. 304.

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Qui sont les “petits chiens” ?

de charognards pour tous les déchets et abats. C’est en se référant à de tels chiens que les Juifs désignaient tous les Gentils — sans propriétaire, impurs dans tous les sens, digne d’être expulsés. Mais c’est une conception tout à fait différente lorsque Jésus parle de ‘petits chiens de compagnie’ (…).

Le bibliste Allen Black renchérit[41] : La réponse de Jésus prend la forme d’un proverbe. (…) Et le fondement de ce proverbe n’est pas [de susciter] une antipathie à l’égard des païens, mais de mettre un accent primordial envers les Juifs dans le ministère terrestre de Jésus. Bien sûr, le résultat final de son ministère devait inclure les païens.

Le contexte nous situe donc explicitement dans un milieu païen auquel faisait partie cette femme, et dans lequel les chiens occupaient déjà une place importante. La métaphore employée par Jésus ne pouvait donc refléter la réalité quotidienne en milieu juif car, comme le souligne le professeur Ben Witherington III et on l’a ébauché plus haut[42], “il n’est toutefois pas certain que les Juifs domestiquaient les chiens à cette époque.” Joshua Schwartz, professeur de géographie historique de l’ancien Israël, confirme[43] :

[41]

Allen Black, The Book of Mark (College Press Publishing Company:

1995), p. 137. [42]

[43]

Witherington III, The Gospel of Mark, p. 232, note 104. Joshua Schwartz, “Dogs in Jewish Society in the Second Temple

Period and in the Time of the Mishnah and Talmud”, Journal of Jewish Studies, Vol. LV, No. 2, Automne 2004, p. 248.

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Qui sont les “petits chiens” ?

Il n’y a aucune suggestion dans la littérature biblique que les chiens étaient perçus comme des animaux de compagnie, ou qu’ils aient reçu un traitement de faveur.

Voilà qui permet de constater avec Eugene Boring et Fred B. Craddock, tous deux professeurs émérites du Nouveau Testament[44]: Dans son contexte juif, le “chien” est un mangeur d’aliments impurs, étranger, charognard et impur. Dans son contexte païen, le “chien” est un initié, un “membre de la famille” qui, bien que n’étant pas “à table”, continue de jouer sous celle-ci et profite de l’excès de nourriture des enfants, et ce, sans attendre la fin du repas.

Et c’est sur cet aspect temporel, ne pas “attendre la fin du repas” après le rassasiement des enfants que la femme insiste et réclame les miettes d’un exaucement ! L’expression ainsi imagée “petits chiens” ou “chiots” a une couleur de neutralité et ne cible pas les païens, encore moins les Juifs ; elle met plutôt l’accent sur la réalité domestique de la femme et sur la primauté de la mission de Jésus envers le berîth ‘am (peuple de l’alliance) qui devait être spirituellement nourri avant toutes les autres nations selon la promesse divine faite aux patriarches hébreux.[45] [44]

M. Eugene Boring & Fred B. Craddock, The People’s New Testament

Commentary (Westminster John Knox Press: 2004), p. 141. [45]

Dieu promit à Abraham, Isaac et Jacob que toutes les familles de la

terre seront bénies au travers de leurs descendants (Israël) ; cf. Genèse 12 : 13 ; 18 : 18 ; 22 : 18 ; 26 : 3-5 ; 28 : 14. Comme le souligne G. Zuccheli : “Il est vrai que Jésus et les Apôtres ont observé un ordre hiérarchique dans la prédication de l’Evangile : les Juifs d’abord, les païens ensuite.” ALEXANDRE SALOMON

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Qui sont les “petits chiens” ?

Pour reprendre les propos de Svante Lundgren, professeur agrégé

d’histoire

des

religions

et

des

sciences

comportementales religieuses : “Dieu agit dans l’intérêt de toute l’humanité, mais en se servant d’Israël comme agent.”[46] Rebekah Yi Liu en conclut[47] : Ainsi, l’usage de κυνάρια par Jésus révèle ses tendres sentiments, trahissant son amour pour cette femme païenne. Cette seule parole est saturée du message de l’évangile aux païens, annonçant qu’ils appartiennent déjà à la maison de Dieu et qu’ils sont éligibles pour recevoir les bénédictions messianiques même s’ils ne sont pas considérés comme les premiers dans le Royaume par les Juifs.

Mais reste à savoir : Jésus craignait-il que les païens foulent aux pieds son message et s’attaquent à ses disciples, comme l’a soutenu le Dr. Syed ? Vérifions.

— A travers les Evangiles : La vie et l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ, Nouvelles Editions Latines, Paris : 1984, p. 122. [46]

Svante Lundgren, Particularism and Universalism in Modern Jewish

Thought (Flobal Publications; 2001), p. 24. [47]

Liu, “A dog under the table at the Messianic Banquet”, p. 254.

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Qui sont les “petits chiens” ?

4. Jésus loue la foi d’une femme Assis au bord d’un puits, Jésus discute avec une femme. Ses disciples qui s’étaient quelque peu éloignés en quête de nourriture, reviennent et sont surpris de voir leur Maître en train d’échanger avec elle et qui, de surcroît, est une samaritaine.[48] Pourquoi cet effet de surprise ? Premièrement, parce que les relations entre Juifs et Samaritains étaient tendues ; ces derniers étant issus de l’union d’Israélites du royaume du Nord avec des peuples étrangers (cf. 1 Rois chapitre 17), ils avaient établis un culte parallèle sur le mont Garizim pour rivaliser avec les Juifs de Jérusalem, le royaume du Sud.

Deuxièmement,

parce

que,

comme

le

souligne

Frederick Dale Brune : “Les rabbins traditionnels évitaient la présence publique des femmes.”[49] Cette attitude de Jésus paraissait donc scandaleuse aux yeux de ses disciples. Mireille Hadas-Lebel, professeur d’histoire des religions, écrit[50] : Au 1er siècle, on

est néanmoins convaincu de

l’infériorité congénitale de la femme, et ce ne sont pas

[48]

[49]

Jean 4 : 1-42 ; Luc 9 : 52. Frederick Dale Brune, Matthew: The Churchbook, Matthew 13-28

(Grand Rapids, Michigan: 1990), p. 767. [50]

Mireille Hadas-Lebel, “La femme dans le Talmud”, Pardès : 2007, vol.

II [N° 43], p. 131. Certains manuscrits du livre du Siracide (appelé aussi l’Ecclésiastique ou la Sagesse de Jésus Ben Sirah, livre apocryphe juif du IIe siècle avant notre ère) portent l’affirmation suivante : “Une femme effrontée sera estimée comme un chien, mais celle qui a de la pudeur craindra le Seigneur.” (Siracide 26:25, TOB.)

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27

Qui sont les “petits chiens” ?

les écrivains juifs les plus hellénisés comme Philon qui le démentiraient.

En cela, Jésus sortait des sentiers battus : il va inclure des femmes dans son cercle de disciples[51] et alors qu’il n’était pas permis à une femme juive ayant un écoulement du sang de toucher à une chose sainte, à une personne quelconque ou d’accéder au temple parce que considérée impure pendant cette période,[52] Jésus, lui, n’ose pas réprimander une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze ans qui le toucha afin d’être guéri.[53] En fait, des personnes malades (incluant sans doute des femmes) étaient même disposées à se jeter sur lui rien que pour être guéries de leurs maladies (cf. Marc 3 : 10). Dans son livre Le Dieu des premiers chrétiens, Daniel Marguerat écrit[54] : Mais il nous faut rapidement vérifier ce que fut la nouveauté de l’attitude de Jésus à l’égard de la femme et ce qu’elle ne fut pas. (…) L’accueil non restrictif des femmes dans son entourage (Lc 8, 1-3) et à l’écoute de son enseignement, sa compassion envers les femmes malades, son refus d’entériner la lettre de divorce réservée à l’usage exclusif de l’homme (Mc 10, 2-9), son acceptation du dialogue (Mc 7, 24-30 ; Jn 4) — cette attention indéniable portée à la femme explique pourquoi, sous la croix, après la fuite des disciples, un

[51]

Matthieu 27: 55 ; Jean 4 : 1-29.

[52]

Lévitique 12 : 1-8 ; 15 : 19-30.

[53]

Matthieu 9 : 20-22 ; Marc 5 : 25-34 ; Luc 8 : 42-48.

[54]

Daniel Marguerat, Le Dieu des premiers chrétiens, Essais bibliques n°6

(Genève, Éditions Labor et Fides : 2011), 4e éd., pp. 130-132.

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Qui sont les “petits chiens” ?

groupe de femmes reste à dire muettement son attachement au Maître (Mc 15 : 40s).

Pour le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer, Jésus a donné aux femmes “leur dignité humaine. Il leur a révélé la grâce du pardon. Il a suscité en elles une gratitude et un amour

inlassables.

regardées,

Avant

religieusement

Jésus, parlant,

les

femmes

comme

des

étaient êtres

inférieurs.”[55] Dans le récit qui capte l’attention de notre présente étude, nous avons pu relever plus haut que la première réaction de Jésus face aux supplications de la femme fut un silence — silence qui n’avait pourtant rien d’inédit à juger de la manière habituelle de Jésus. Le péricope de Matthieu 9 : 27-31 évoque deux aveugles qui avaient suivi Jésus et qui l’ont imploré : “Aie pitié de nous, Fils de David !”, exactement comme la femme cananéenne : “Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David !”, s’était-elle exclamée (cf. Matthieu 15 : 22). Tout comme Jésus ne répondit pas à cette dernière dans un premier temps, autant il ne répondit pas à la requête des deux aveugles en cours de chemin. C’est seulement lorsqu’ils arrivèrent à la maison avec lui (cf. 9 : 28) qu’il opéra un miracle de guérison en leur faveur, suite à leur profession de foi. Pareillement, à sa mère qui sollicite un miracle de vin qui manquait lors d’un mariage, Jésus ne s’exécuta pas immédiatement et semble, dans un premier temps, lui opposer une fin de non recevoir introduit par un hébraïsme :

[55]

Cité par Leon Morris, The Gospel According to Matthew (Grand Rapids,

Michigan: 1992), p. 727, note 104. Voir aussi William E. Phipps, The Wisdom & Wit of Rabbi Jesus, 1993, pp. 167-175.

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Qui sont les “petits chiens” ?

“Femme, qu’y-a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue”[56] (cf. Jean 2 : 4). Mais Marie persiste dans sa requête en exhortant les serviteurs présents à faire ce que Jésus leur dirait. La suite montre qu’il a effectivement accompli le miracle en donnant instruction aux serviteurs. Henri Blocher observe donc[57] : Ce n’est pas la seule fois où Jésus a usé d’une certaine “duplicité” pédagogique (comme on l’a appelée); il provoque

souvent,

dans

un

premier

temps,

l’incompréhension de ses interlocuteurs (Mt 14.16, cf. Jn 6.6 ; Jn 2.18 ; 3.3 et les autres fameux “malentendus johanniques”; l’usage des paradoxes, et l’étrange intention des paraboles, Mt 13.13ss). En profondeur, la manière habituelle de Jésus est tout sauf simple: complexe, subtile, raffinée.

Son

silence

introductif

vis-à-vis

de

la

femme

cananéenne n’avait donc rien de “raciste” à condition de tirer la même conclusion dans les autres occasions.[58] De fait, [56]

[57]

Comparez 1 Rois 17 :18 ; 2 Rois 3 :13. Henri Blocher, “Le Seigneur et la femme syro-phénicienne”, Fac-

Réflexion n°44, p. 28. [58]

Ce silence peut aussi s’expliquer par le contexte : Marc (7 : 24, Bible

annotée) précise en effet que Jésus s’était retiré dans la région de Tyr et Sidon pour un but précis : “étant entré dans une maison, il voulait que personne ne le sût ; et il ne put être caché” (εἰσελθὼν εἰς οἰκίαν οὐδένα ἤθελεν γνῶναι καὶ οὐκ ἠδυνήθη λαθεῖν). Les nombreux miracles qu’il accomplissait avaient battu une grande campagne en sa faveur au point où il cherchait parfois un endroit pour se reposer avec ses disciples, à l’abri des regards des foules qui le pourchassaient de toutes parts. Mais les foules guettaient tous ses déplacements ; même pour prendre un repas était devenu difficile pour lui et ses disciples (cf. Matthieu 14 : 13 ; Marc 1 : 45 ; 2 : 1-2 ; 3 : 7-20 ; 6 : 31-34.) En la circonstance, il venait d’une tournée de ALEXANDRE SALOMON

30

Qui sont les “petits chiens” ?

on s’étonnerait qu’un tel “racisme” n’ait pas dilué sa haute appréciation de la foi de la femme qu’il salua non sans un enthousiasme marquée par l’injection ὦ au début de sa réponse : τότε ἀποκριθεὶς ὁ Ἰησοῦς εἶπεν αὐτῇ, Ὦ γύναι, ναι, µεγά µεγάλη σου ἡ πίστις· στις γενηθήτω σοι ὡς θέλεις. καὶ ἰάθη ἡ θυγάτηρ αὐτῆς ἀπὸ τῆς ὥρας ἐκείνης. Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie. — Matt. 15 : 28, Bible Colombe.

Il faut remarquer que dans les évangiles, il n’y a que deux personnes que Jésus a admiré pour leur “grande foi” : le centurion romain et cette femme cananéenne, deux étaient des non-juifs alors qu’il reproche à ses propres disciples de faire preuve de “peu de foi”[59] (ὀλιγόπιστοι) et d’être une “génération incrédule et pervertie”[60] ( Ὦ γενεὰ ἄπιστος καὶ διεστραµµένη). À propos du centurion romain qui le supplia de guérir son serviteur malade à la maison, Jésus, tout admiré par sa foi, lui fit l’éloge suivant :

guérisons à Génésareth (cf. Matthieu 14 : 34-36) et y avait confronté des Pharisiens qu’il critiqua sévèrement d’invalider le commandement de Dieu au profit de leurs traditions ancestrales, notamment sur les règles d’impureté et de pureté rituelle. (cf. Matthieu 15 : 1-20). Son retrait dans cette maison située en territoire païen montre donc qu’il voulait se reposer et c’est à cet instant précis que cette femme, ayant entendu parler de lui (ἀκούσασα… περὶ αὐτοῦ, cf. Marc 7 : 24-25) s’introduisit auprès de lui pour solliciter encore un miracle. Chose pour laquelle justement il voulait se cacher ! [59]

Matthieu 8 : 26, TOB.

[60]

Matthieu 17: 17, TOB.

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31

Qui sont les “petits chiens” ?

Ἀµὴν λέγω ὑµῖν, παρ᾽ αρ᾽ οὐδενὶ δενὶ τοσαύ τοσαύτην πίστιν ἐν τῷ Ἰσραὴ σραὴλ εὗρον En vérité, je vous le dis, je n’ai trouvé chez personne, même en Israël, une si grande foi. — Matt. 8 : 5-13, Bible Colombe.

Suivent alors des paroles (cf. vv. 11-12) où il prédit les épousailles des païens avec le Royaume de Dieu lors du banquet messianique eschatologique[61] et la mise à l’écart des Juifs, “les fils du Royaume”, qui n’auront pas fait preuve d’une

aussi

grande

foi.

Comptabilisant

ses

tournées

missionnaires dans les villes où il avait prêché et accompli des miracles, Jésus fit des invectives très sévères envers ses compatriotes juifs qui n’avaient pas ajouté foi à son message : Τότε ἤρξατο ὀνειδίζειν τὰς πόλεις ἐν αἷς ἐγένοντο αἱ πλεῖσται δυνάµεις αὐτοῦ, ὅτι οὐ µετενόησαν Οὐαί σοι, Χοραζίν, οὐαί σοι, Βηθσαϊδά· ὅτι εἰ ἐν Τύρῳ καὶ Σιδῶνι ἐγένοντο αἱ δυνάµεις αἱ γενόµεναι ἐν ὑµῖν, πάλαι ἂν ἐν σάκκῳ καὶ σποδῷ µετενόησαν. πλὴν λέγω ὑµῖν, Τύρῳ καὶ καὶ Σιδῶ Σιδῶνι ἀνεκτό νεκτότερον ἔσται ἐν ἡµέρᾳ κρί κρίσεως ἢ ὑµῖν. Alors Jésus se mit à faire des reproches aux villes dans lesquelles il avait accompli le plus grand nombre de ses miracles, parce que leurs habitants n’avaient pas changé de comportement. Il dit : “Malheur à toi, Chorazin ! Malheur à toi, Bethsaïda ! Car si les miracles qui ont été accomplis chez vous l’avaient été à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que leurs habitants auraient pris le deuil, se seraient couvert la tête de cendre et auraient changé de comportement. C’est

[61]

Voir aussi en Luc 13 : 29 ; 14 : 15 ; 22 : 16 ; Matthieu 8 : 11 ; 22 : 1-14 ;

Apocalypse 19 : 9.

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32

Qui sont les “petits chiens” ?

pourquoi, je vous le déclare, au jour du Jugement Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous…” — Matt. 11 : 22-24 ; cf. Luc 10 : 13-14, Bible français courant.

Jésus appelle le malheur sur Chorazin et Bethsaïda, deux villes de Galilée où les Juifs ne s’étaient pas repentis pour croire en lui comme étant le Messie. En revanche, il souligne que Tyr et Sidon, deux villes païennes où la femme cananéenne l’avait rencontré, se seraient repenties et l’auraient accepté s’il avait accompli autant de miracles chez eux comme il l’avait fait dans les villes juives. Autrement dit, les païens qui n’ont pas été témoins oculaires de nombreux miracles de Jésus seraient plus réceptifs à son message que ne l’ont été les Juifs eux-mêmes qui avaient pourtant bénéficié de sa présence (cf. Luc 10 : 23-24). À ce titre d’ailleurs, face à leur incrédulité, il prit exemples sur deux prophètes israélites : Élie qui, malgré qu’“il y avait beaucoup de veuves en Israël”, “ne fut envoyé vers aucune d’elles, si ce n’est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon” ; et Élisée qui, malgré “beaucoup de lépreux en Israël (…) aucun d’eux ne fut purifié, si ce n’est Naaman le Syrien.” (cf. Luc 4 : 25-27 ; 1 Rois 17 : 8-10 ; 2 Rois 5 : 1-14, Bible Colombe). Il est évident que Jésus faisait ainsi comprendre à ses interlocuteurs juifs que son message, l’Évangile (signifiant “bonne nouvelle”), atterrirait finalement chez des non-juifs (comme la veuve de Sarepta, une Sidonienne et le général Naaman, un Syrien) qui feraient preuve d’une plus grande foi que les Juifs eux-mêmes. Dans la synagogue où il prononça ces paroles, cela suscita une grande irritation des Juifs car ils avaient bien compris ce que Jésus voulait dire :

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Qui sont les “petits chiens” ?

καὶ καὶ ἐπλήσθησαν πάντες θυµοῦ θυµοῦ ἐν τῇ συναγωγῇ συναγωγῇ ἀκού κούοντες ταῦ ταῦτα καὶ ἀναστάντες ἐξέβαλον αὐτὸν ἔξω τῆς πόλεως καὶ ἤγαγον αὐτὸν ἕως ὀφρύος τοῦ ὄρους ἐφ᾽ οὗ ἡ πόλις ᾠκοδόµητο αὐτῶν ὥστε κατακρηµνίσαι αὐτόν αὐτὸς δὲ διελθὼν διὰ µέσου αὐτῶν ἐπορεύετο. Tous, dans la synagogue, furent remplis de colère en entendant ces mots. Ils se levèrent, entraînèrent Jésus hors de la ville et le menèrent au sommet de la colline sur laquelle Nazareth était bâtie, afin de le précipiter dans le vide. Mais il passa au milieu d’eux et s’en alla. — Luc 4 : 28-30, Bible français courant.

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Qui sont les “petits chiens” ?

Conclusion

En conséquence de ce qui précède, il ressort clairement que l’expression proverbiale “petits chiens” (chiots) dans le propos de Jésus n’évoque pas un racisme, un exclusivisme ou une insulte envers les païens.[62] Elle pointe plutôt du doigt une réalité vécue dans le quotidien de la femme. Le problème n’était donc pas lié à une question de race ou de sexe, mais de foi.[63] Et selon Jésus, les païens bénéficieront d’un plus large accès au Royaume de Dieu que les Juifs en raison de leur foi. D’où le châtiment qui sera moins sévère envers les païens (symbolisés par Tyr et Sidon) qu’il ne le sera envers les Juifs (symbolisés par Chorazin et Bethsaïda) au Jour du Jugement.

[62]

Si dans un premier temps (cf. Matthieu 10 : 5-18), Jésus restreint la

mission des disciples à la maison d’Israël (“… allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël”, cf. vv. 5-6) ; il leur précise que suite à l’incrédulité et à la persécution des Juifs, ils iront prêcher aux païens : “Gardez-vous des hommes, car ils vous livreront aux tribunaux et ils vous flagelleront dans leurs synagogues, vous serez menés, à cause de moi, devant des gouverneurs et devant des rois, pour leur servir de témoignage à eux et aux païens” (cf. vv. 17-18). [63]

Matthieu 8 : 13 ; 9 : 22 ; Marc 5 : 34 ; 10 : 52 ; Luc 7 : 50 ; 8 : 48 ; 17 : 19 ;

18 : 42.

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Bibliographie (Cette bibliographie, non exhaustive, fait la recension de quelques ouvrages et articles que nous avons consultés.)



Rebré, André. Jésus était-il raciste ? (Les Éditions de l’Atelier, Paris : 1993).



Maillot, Alphonse. Les miracles de Jésus (Paris : 1993).



Lagrange, M.-J. Évangile selon saint Marc, Paris : 1911.



Lenski, R.C.H. The Interpretation of Mark’s Gospel (Minneapolis, MN: Augsburg, éd. 2008).



Yi Liu, Rebekah. “A dog under the table at the Messianic Banquet: A Study of Mark 7:24-30”, Andrews University Seminary Studies, vol. 48, No 2; Michigan: 2010.

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